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Avec Vincent Poirier entre Angoulême et Sevrier BD


Conversation spontanée et passionnée avec Vincent en son fief de BD Fugue Annecy


| Publié le Dimanche 1 Mars 2020 | |

Vincent au coeur de BD Fugue et devant le palmarès d'Angoulême ©DR
Vincent au coeur de BD Fugue et devant le palmarès d'Angoulême ©DR
Angoulême 2020 ? Que faut-il en retenir ?
Le Grand Prix d’Angoulême qui est décerné chaque année pour une carrière. Il récompense un auteur qui a été une référence et une inspiration pour la corporation et il est décerné par des auteurs qui votent le plus librement possible, sans pré-liste établie. Le second tour du vote se joue autour des trois auteurs qui ont réuni le plus de voix au premier. Il y avait pour la 3ème année consécutive Chris Ware qui réalise de la « BD objet », très conceptuelle et graphique. Emmanuel Guibert lui aussi revenait d’année en année : il a été couronné en 2020.

C’est un prix décerné à la constance.
À la cohérence, à la légitimité et à la pérennité. Je suis très heureux qu’Emmanuel l’ait emporté, même si c’est face à Catherine Meurisse. Emmanuel Guibert, on le connaît avec Ariol, pour les plus jeunes mais aussi pour une production très plurielle avec le Photographe, la Guerre d’Alan, la Fille du Professeur.. Il était l’invité d’honneur de Sevrier BD il y a deux ans avec son acolyte Marc Boutavant. Nous avions déjà un grand prix d’Angoulême l’an dernier à Sevrier en la personne de Lewis Trondheim, cette année nous recevons Fabien Vehlmann qui a été grand prix de Saint-Malo en octobre dernier.

Le prix du polar t’a intéressé.
Il est allé à Emmanuel Moynot pour No direction, le polar terrifiant d’une jeunesse sans verrou qui est capable de tuer à la moindre contrariété. C’est une lecture qui ne laisse pas indifférent, qui bouscule tout le long et qui fait réagir bien au-delà de l’histoire qu’elle raconte parce qu’elle pose des questions sur l’adolescence, sur notre société, sur la bestialité qui habite chacun de nous.

Un récit réussi dit plus que ce qu’il raconte.
S’il ne reste rien d’un récit, c’est qu’il est raté.
Le prix du meilleur album d’Angoulême, le plus prisé peut-être, a été décerné pour Révolution, le tome I d’une trilogie à Florent Grouazel et Younn Locard qui travaillent à quatre mains en s’associant aux dessins comme au scénario.

La BD devient un laboratoire révolutionnaire.
En tout cas elle est encore loin d’avoir atteint les limites de ce qu’elle peut offrir. Il en va de même pour tout ce qui est culturel, comme le démontre depuis des siècles la musique par exemple.
Révolution, le titre va plutôt bien avec le climat actuel au sein du microcosme professionnel de la bande dessinée, pour les auteurs en particulier.
Quant au prix René Goscinny, il a été remis pour le meilleur scénario, il ne constitue pas une surprise dans la mesure où les récipiendaires sont connus avant le Festival lui-même. Il s’agit cette année de Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval, co-scénaristes pour Le dernier atlas, lui aussi premier tome d’une trilogie.
Ils ont donc pu s’organiser pour cette remise de prix. Ils ne se sont pas contentés de remercier «  ma maman sans qui rien de tout ça n’aurait été possible »…Ils ont fait monter sur scène avec eux les auteurs présents dans la salle, qui ont mis symboliquement une page blanche devant leur visage le temps de leur discours. Ceci leur a permis de faire partager leur désarroi d’auteurs et de proclamer qu’ils ne viendraient plus à Angoulême tant que leur situation ne s’améliorerait pas. Ils n’ont rien contre le Festival lui-même, bien sûr, mais la symbolique est importante et c’était l’occasion de se faire entendre.

A quoi est due la situation des auteurs ?
On met surtout en avant, dans tous les domaines professionnels concernés par le livre en général, qu’il s’agit de métiers passion. C’est l’atout qui est utilisé avec les auteurs et avec d’autres : vous vivez de votre passion, alors certains trouvent normal de contacter un auteur pour lui demander un visuel gratuit en lui annonçant que ça lui fera de la publicité, mais en oubliant que c’est d’abord du travail et un métier.
C’est ce que j’ai bien vu avec Yoann qui réalise l’affiche de Sevrier BD 2020 ; ça lui a pris des semaines de réflexion, de recherches, et ensuite trois jours pleins de travail, d’évolutions du dessin que j’ai suivie avec lui grâce à des échanges permanents.
Dans ces conditions, le dessin n’est pas un loisir mais un vrai métier, qui nécessite un véritable talent. L’ensemble a un coût alors qu’on utilise l’ego des auteurs en leur faisant miroiter l’idée qu’ils auront un livre à leur nom pour ne pas les rémunérer correctement.
 Il faut signaler, à l’extrême, des systèmes assez peu louables qui consistent pour une maison d’édition à proposer aux auteurs un financement par crowdfunding, avec pour ces derniers tous les désavantages, comme la gestion de leurs stocks, l’obligation de courir les salons pour réussir à en vendre…Dans ces conditions, les éditeurs se déchargent de toutes leurs fonctions sur les auteurs.

Les éditeurs sont responsables du problème ?
Pas vraiment, ils sont l’un des éléments dont il dépend. Certaines mauvaises habitudes ont été prises au fil du temps concernant le travail et la rémunération des auteurs. Certains cas particuliers sont devenus la règle. Et puis le marché de la bande dessinée compte beaucoup plus d’auteurs.
En 2000, il y avait une moyenne de 2000 nouveautés par an pour une moyenne de ventes de 8000 exemplaires ; nous sommes à plus de 5000 nouveautés par an pour une moyenne de ventes de 2500 exemplaires. Ces données constituent un moyen de pression des éditeurs sur les auteurs qui se voient contraints d’accepter des conditions qui leurs sont défavorables.

41% des auteurs sont au-dessous du SMIC, plus d’un tiers sont sous le seuil de pauvreté… Si certains en vivent très bien, même pour ceux-ci rien n’est acquis. Quand ils veulent créer une BD qui n’est pas leur licence officielle, pour laquelle ils sont connus, ils peuvent se retrouver payés avec un lance pierre. Ils sont parfois contraints de continuer dans une voie qui ne leur convient plus au lieu de tenter de se renouveler ; ce vers quoi les éditeurs devraient les accompagner.

Je pense qu’on retrouve ce problème dans tous les domaines de l’édition.
Effectivement, un bon éditeur accompagne les auteurs et ne se contente pas de signer des contrats. Il en existe dans la BD, il y en a d’ailleurs de plus en plus alors qu’ils tendaient à disparaître il y a dix ou douze ans.

Le débrayage à Angoulême ©DR
Le débrayage à Angoulême ©DR
On peut donc être raisonnablement optimiste en voyant cette mobilisation des auteurs et la qualité croissante des éditeurs.
En tout cas les éditeurs ne doivent pas attendre de directives venues d’ailleurs pour réagir.
Le Ministère de la culture a commandité un rapport Racine pour établir une vision concrète de la situation des auteurs de BD. Ce rapport Racine comporte 120 pages de constats mais aussi de solutions, ou à tout le moins d’actions et de pistes concrètes. Le Ministère a annoncé la semaine dernière de nouvelles dispositions…et le tout est retombé comme un soufflé. Le côté « poudre aux yeux » ne résout pas la vraie problématique et ne permet toujours pas à un auteur de vivre de son art.
Il faut trouver un équilibre entre l’artistique et le commercial.

Ce que l’on a parfois su faire dans d’autres domaines, comme le cinéma. L’exception culturelle défendue par Jack Lang a permis le développement cohérent du cinéma d’animation, à Annecy en particulier.
Le CNL attribue des subventions pour la bande dessinée, mais ce ne sont que des aides ponctuelles. Les carences de l’Agessa pendant des dizaines d’années concernant la retraite des auteurs est un symptôme et une cause supplémentaires de leur situation catastrophique.
Fabien Vehlmann n’est pas le seul engagé parmi les auteurs qui seront présents à Sevrier BD. Ils sont nombreux. Nous réfléchissons d’ailleurs à une façon à la fois pertinente et conviviale d’aborder le problème. L’exposition de l’année dernière y avait contribué de manière silencieuse. On peut imaginer pour cette édition une conférence dont la bonne humeur ne soit pas exclue.

Les auteurs sur la scène à Angoulême ©DR
Les auteurs sur la scène à Angoulême ©DR
Pourquoi pas un album sur le statut d’auteur de BD ?
Les éditions Sarbacane ont sorti courageusement en janvier Un auteur de BD en trop de Daniel Blancou. Il y raconte très bien son quotidien avec plein d’anecdotes réelles même si c’est une fiction. J’ai trouvé l’album formidable et il a été plébiscité par la presse mais je ne sais pas à quel point il peut toucher le grand public.

Il y a eu à Angoulême un événement important, qu’il faut signaler, le Grand Débrayage du 31 janvier à 16 h 30. Tout le monde s’est retrouvé Rue Hergé pour une manifestation silencieuse, abandonnant dédicaces et autres activités pour montrer entre autres ce que pourrait être Angoulême sans les auteurs.
Est-ce que la situation est comparable à l’étranger ?
Il y a des inégalités partout mais il y a beaucoup de choses à apprendre de l’Amérique du nord, notamment du Canada. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs pour s’inspirer de ce qui se fait de mieux tout comme ne pas ajouter leurs erreurs aux nôtres.

Il y a un syndicat des auteurs ?
Il y a plusieurs regroupements, dont le SNAC BD très actif depuis longtemps. Fabien Vehlmann en a été un membre très impliqué. Le SNAC BD est présent à Angoulême, à Saint-Malo mais aussi toute l’année aux côtés des auteurs ne serait-ce que pour les aider à relire un contrat avant signature. Les Etats Généraux de la Bande Dessinée ont permis de produire des estimations précises sur les revenus des auteurs et des autrices de BD. La réalité qu’elle révèle est plus désastreuse que ce qu’on avait imaginé.

A travers la façon de traiter les auteurs, on donne peut-être une mauvaise image du secteur de la BD en général. On gagnerait sans doute à en changer parce que la Bande Dessinée en général-on s’en rend compte lors des dédicaces ici à BD Fugue- aborde l’Histoire, la sociologie, l’art, la musique, la philosophie et bien d’autres voies de manière parfois magistrale.
Oui, la BD est bien au-delà qu’un simple loisir : elle nous apprend énormément de choses, nous bouleverse, nous fait évoluer, nous libère, nous ouvre.. La lecture d’une BD est plus intime que de regarder un film ou une série sur un écran. Il ne lui manque peut-être que la musique.


Dans les créations de qualité, même dans les arts plastiques, le rythme et la musique sont là, c’est au lecteur de les ressentir.
Oui, puisque c’est une démarche intime, on peut aussi se l’approprier et y ajouter sa musique personnelle qui crée une connexion supplémentaire développant de nouvelles émotions.

Il faut lancer la BD avec sa bande son.
Quelques BD ont été réalisées avec une bande originale qu’on peut écouter pendant la lecture. Ce mois-ci va sortir le roman graphique de Rosto, qui est décédé il y a un an, un remarquable plasticien de l’image. Il avait un groupe de rock et il a réalisé une bande son pour ce roman graphique qui sera édité par Autour de Minuit. L’ouvrage s’annonce magnifique mais va cependant coûter 49 euros, ce qui ne le met pas à la portée de tout le monde.

La France est avec la Belgique le pays de la BD depuis toujours. Chacun peut y associer un moment de sa vie et pourtant c’est un genre que la médiatisation tient à l’écart malgré l’énorme phénomène culturel qu’il constitue. En Belgique, en Suisse, les médias accompagnent les parutions de BD, même d’auteurs confidentiels ; en France la presse spécialisée est restreinte et s’adresse à un lectorat déjà convaincu. La crise qui touche l’ensemble de la presse ne facilite pas les choses. France Inter, France Culture, Télérama, Les Inrocks traitent ponctuellement le sujet, et c’est à peu près tout.
 

Le Ministère de la culture a décidé que 2020 serait l’année de la BD, mais les auteurs ont l’impression malgré tout d’être les oubliés en la matière. Annecy va créer de nombreuses actions puisqu’il y a ici une tradition très active autour de la BD.  
                                           A suivre donc, par exemple du 3 au 5 avril avec Sevrier BD
 
Retrouvez l’interview que nous avions réalisée avec Fabien Vehlmann pour la sortie de l’album Le dernier Atlas.

Avec Vincent Poirier entre Angoulême et Sevrier BD



 


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Paul Rassat
Auteur, Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine. En savoir plus sur cet auteur


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