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Franz Schimpl, l’addiction à la vie


Rencontre avec un homme qui crée son identité sur les papiers… A dessins. Franz Schimpl est exposé à la Fabric Salomon jusqu'au 29 juin 2018.


| Rédigé le Lundi 28 Mai 2018 |

Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Franz Schimpl, l’addiction à la vie
   Les séries l'Addiction à la Vie et Sans Domicile Fixe seront exposées à La FabriC Salomon jusqu’au 29 juin 2018.
 
   Franz Schimpl :
 
Franz, dans votre travail, la notion d’humour permet de relativiser, d’alléger le poids des choses et de la vie et aussi de le creuser et de l’approfondir en créant d’autres regards, d’autres entrées.
   J’ai toujours été le petit rigolo de la famille. J’ai toujours pris les choses avec une certaine dérision qui m’a aidée par la suite, lorsque je suis devenu diabétique à quinze ans, par exemple. La vision de ma vie en a été complètement changée. Je vivais à Trappes et j’ai découvert dans les grandes salles communes de l'hôpital de Versailles, pour le traitement, qu’on pouvait mourir dans le lit d’à côté. Une sorte de précarité s’installe, même par rapport à soi. Créer une dérision fait que tout est bon, extraordinaire.

C’est une philosophie ?
   C’est un amour de la vie. J’ai vite senti que mon chemin serait autre. J’aimais dessiner mais je savais que ma famille n’avait pas les moyens de me soutenir et que ce serait une impasse. Je voulais faire les Beaux Arts… L’environnement de Trappes m’a mené au certificat d’études, à un rattrapage en 4° d’accueil. Mortel, hein ? On en sortait laminé. Je me suis retrouvé obligé de choisir une voie professionnelle. J’ai passé des concours pour les écoles de Paris, bijouterie, je ne sais plus trop quoi… Je suis entré dans la section papier/carton de la Chambre de Commerce et d’industrie de Paris, à Montparnasse. C’était commode pour venir de Trappes en train.
   En fin de compte, cette école a été très formatrice. J’ai touché à pas mal de petits métiers lors de la première année, qui permettait de chercher sa voie. Sellerie, papeterie, cuir, carton, dessin de mode, des métiers très manuels. J’ai choisi formiste cartonnier. J’y ai obtenu un CAP et ensuite un Brevet Professionnel. Je n’ai exercé ce métier chez un patron qu’une semaine au bout de laquelle je lui ai dit « Merci, au revoir ».
   Le hasard a fait qu’un ami, qui est devenu mon beau frère, m’a fait entrer dans le bureau d’études d’une boîte qui travaillait avec les grands cartonniers français. On réalisait des coffrets pour les plus grandes boîtes de luxe. On était dans le beau, dans le précieux, ça m’a plu ! 

Je ne sais pas pourquoi votre parcours me fait penser au titre de Monod «  Le hasard et la nécessité ». La nécessité de travailler, le hasard personnel du dessin, qui devient une nécessité : les deux se rejoignent, finalement.
   Oui, j’y viens. J’ai arrêté l’école en 70. A l’entrée dans cette boîte dont je parle, j’ai eu une chambre près de la Gare du Nord et un vrai souffle a habité ma vie.
   Au culot, je suis allé rue Choron, tout près de ma chambre. Je suis entré chez eux. Je crayonnais déjà du dessin politique, satirique. C’était mon mode d’expression. J’avais un petit book. Ils l’ont regardé. Topor, Monsieur Topor, l’a regardé. Il m’a dit « C’est bien. On a un sujet la semaine prochaine. Regarde ce que tu peux faire. » Sur mes dessins actuels, je suis revenu à ces ombrages très serrés qui offrent beaucoup de nuances. Je reviens à mes mes origines avec Topor. C’est lui qui m’a montré comment il faut ombrer.
 

Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Vous dites que vous êtes autodidacte. La formation se fait au gré des rencontres et d’une forme de fidélité.
   Des rencontres qui collaient avec ma personnalité et qui me menaient chaque fois plus haut, comme des tremplins. C’est ce qui s’est produit aussi en 69/72 avec les fanzines underground français.  « Actuel » a ouvert cette voie.

Un autre axe anime votre travail, en particulier dans les œuvres exposées actuellement à La Fabric Salomon et qui rejoint le côté tactile, manuel de votre formation : tout vient du corps.
   Oui, c’est même ce qui permet d’entrer dans la dimension personnelle. La série SDF a démarré d’une expérience personnelle et aussi avec le départ de mon père. Il a eu une vie passionnante. 14 ans en 45. Vivant en Autriche, actuellement la République Tchèque. A l’arrivée des Russes, les Allemands installés là n’ont pas eu le choix. Il leur a fallu partir pour échapper au massacre.
   A 14 ans, mon père a fui avec un ami, vers Hambourg. A 15 ans, il a été embauché là-bas comme matelot pour participer au déminage de la Mer du Nord. Il est ensuite allé à Paris. Il est entré à la Légion Etrangère afin d’obtenir sa naturalisation par ce biais. Comme il était trop jeune, on a trafiqué sa date de naissance. Par la suite il a été embauché par la piscine Molitor, à Paris. Il y était maître nageur, chargé de l’entretien des bâtiments. Il y a rencontré ma mère qui était caissière. Il a dû repasser par l’armée pour deux ans de service militaire, et il y a eu Renault où il a fait toute sa carrière.
   Quand mon père est décédé, j’ai décidé de raconter cette histoire comme une balade. J’ai commencé par ses pieds nus dans la montagne, parce qu’il est passé par la Bohême à travers les montagnes. Le début de cette série m’a ramené à ma propre vie et aux quatre années où j’ai été errant à Paris, SDF. Dans cette balade, je joue sur un équilibre, sur des codes personnels, des endroits, des lieux…
 

Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Les spectateurs ne peuvent pas les déchiffrer.
   Je ne veux pas que les gens les déchiffrent. Je ne fais jamais un travail pour l’exposer.

Vous exposez sans vous exposer.
   La série se termine par cette œuvre. Une chaussure. La chaussure de mon père qui a travaillé chez Renault, sur l’île Seguin. Dans cette pompe, il y a toute une symbolique alors que mon père était parti pieds nus. Il y a une naissance, et une balade qui finit.
La Fabric n’expose plus que 16 œuvres sur les 31 de départ.

En Afrique, pour dire « voyager » on dit « Prendre son pied la route. »
   Oui, de toute façon, le pied est la symbolique du déplacement. Et il rappelle l’humain. Dans l’autre série exposée à la Fabric, il y a aussi l’humain à travers la main.

Puisqu’on évoque le chemin, le cheminement, on passe de prendre son pied la route à « Prendre son pied » avec la série Addictions.
   Le lien est évident. La vie, c’est prendre son pied, chercher le plaisir.

Mais avec le principe de plaisir, il y a aussi celui de réalité.
   J’ai toujours pu rebondir grâce à l’humour. On y parle de degrés.

Comme dans l’alcool ! (rires partagés). Puisque vous dessinez sans la volonté d’exposer, on peut dire que vous faites des dessins sans desseins.
   Il n’y a pas d’enjeu, je suis dans le plaisir pur. Les artistes établis, eux, sont pratiquement dans l’obligation de créer, de programmer…C’est le hasard qui m’a fait montrer ces dessins à Françoise Besson qui est galeriste à Lyon. Elle en a pleuré.

Ce ne sont pas des illustrations ; ça vient vraiment d’un chemin profond, si personnel qu’il touche l’humain en général.
   Par principe, nous sommes tous SDF sur cette planète.

L’humour de la série « Addictions » repose sur l’ambivalence : carte vitale/drogue…
   Le titre de départ était « Tous accrocs ? » Une radio de mes sinus et de ma tête devient une « vanité ». En la dessinant, je fais attention à tous les détails, je suis très méticuleux.
[Franz dit qu’il n’aime pas « expliquer » ses dessins, mais il avoue qu’il s’est posé la question du sens de présentation pour les dessins de la série SDF, ce qui en change la lecture, la manière dont on y implique le spectateur… Et nous revenons à la série SDF]

Franz Schimpl, l’addiction à la vie
Franz Schimpl, l’addiction à la vie
A y regarder de près, votre série donne le vertige.
   Peut-être celui de la liberté que j’ai éprouvée lorsque j’étais moi-même SDF, et que je n’ai jamais retrouvée. Plus aucune attache, sociale, d’argent, d'identité suite au vol de mes papiers. J’ai voyagé partout sans papiers, sans payer. J’aurais dû faire une sorte de Guide du Routard du SDF !
 
Le dessin permet de continuer à voyager.
   D’une autre façon.

Et les attaches sont de l’ordre de la fidélité, Topor, votre père…
   Oui, je suis très fidèle, à Charlie aussi.

Beaucoup de gens pensent que l’anarchie, c’est le désordre. Paul Valéry écrit : « Anarchiste, c’est l’observateur qui voit ce qu’il voit et non ce qu’il est d’usage que l’on voie ». Il raisonne là-dessus.
   On retrouve tout ça avec les zadistes, même s’il y a des moments extrêmes, un peu plus violents. Leur violence répond à celle du pouvoir, ils ne l’engendrent pas. Pourquoi interdire les utopies ?

Ce qui est intéressant, c’est de partir de la peinture pour arriver à d’autres thèmes de discussion.
   Parce que ma peinture englobe tout ça. Jean-Xavier Renaud que la Fabric expose en même temps que moi est très comme ça, à engendrer des utopies lui aussi. C’est Jean-Marc Salomon qui a fait le lien entre nous.
Pour revenir à ce que nous disions, je pars de choses simples, à portée de main, ma carte vitale…

Pour établir des connexions, faire se rejoindre des choses.
   Dans ce dessin, par exemple, « Anorexie » il y a un côté très organique. J’ai pensé au film « Allien » en le réalisant.

A la minutie du dessin, vous ajoutez  ces coulures qui l’accompagnent.
   C’est le mouvement. Ce n’est pas figé, ça donne aussi un clin d’œil.
Ce que je réalise actuellement colle davantage à l’actualité. Ça fera peut-être une série. A suivre…



Remarque.
La série « Addiction » comporte : Être, Tabac, Cocaïne, Anorexie, Casino, Boulimie, Héroïne, Portable, Jeux, Religion, Alcool, Anxiolytique, Sport, Sucre, Sexe, autant d’œuvres qui explorent la relation à l’extérieur et à soi.

Peut-être un jour « Dessin » fera partie de l’ensemble ? Pour signifier que certaines addictions sont salvatrices.
 

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Paul Rassat
Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine En savoir plus sur cet auteur

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