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Art et nourriture


De la banane à la pomme de terre.

Rencontre avec Lucie Cabanes, responsable des collections d’art contemporain au Musée-Château d’Annecy et Virginie Jaquier, artiste plasticienne suisse.


| Publié le Jeudi 9 Janvier 2020 | |

Lucie, nous avions pris rendez-vous pour parler d’art et de nourriture.
Et se produit en ce moment un scandale autour d’une banane. Achetée pour 120 000 dollars, elle aurait été mangée par sa propriétaire. D’autres ont suivi cette démarche avec une carotte et l’ont mise en vente…

Certains disent que le concept compte plus que la réalisation.
On sait quand même que Maurizio Cattelan est le roi de la provocation. Il est très côté et très connu depuis ces dix dernières années pour faire des coups (des coûts ?) d’éclat. Nous ne parlons pas ici d’histoire mais de marché de l’art et le milieu de la finance n’a pas tellement le sens de l’humour. Il prend  beaucoup trop au sérieux cette forme d’absurdité qui est cependant assez belle philosophiquement.
Le monde de la finance est en train de faire dégénérer l’histoire de l’art. Ce qui devait être un geste poétique et absurde devient un geste sérieux et financier, ce qui est malsain.
Notre société fonctionne sur l’évaluation et l’estimation de toute production.

Alors que certaines œuvres n’ont pas vocation à être sérieuses  ni financières. Maurizio Cattelan a l’habitude de ce genre de chose, il avait même scotché son galeriste il y a quelques années.
Il y a une quinzaine d’années, un cercle de collectionneurs avait acheté à Bordeaux une « merde d’artiste », une œuvre des années 60/70 pour l’ouvrir et vérifier qu’il y avait bien du caca dedans. C’est la même démarche, un pouvoir que s’accorde la personne riche sur le commun des mortels.
Beaucoup de gens me contactent pour savoir ce qu’il faut en penser, je leur rappelle que l’art est une grande niche de spéculation actuellement, ce qui accentue ce genre de situations.

L’art et certaines œuvres en particulier sont des révélateurs de ce qu’est une société.
Totalement, et pour moi, ça parle aussi du monde paysan. On sait que la culture de la banane est l’une des plus malsaines en matière de rentabilité, de dégâts sur les sols, de marché ; on pourrait faire parler cette œuvre-là. En la présentant sur une Foire comme Art Basel, Maurizio Cattelan voulait montrer ce que représente l’argent…

Et ça a marché.
Oui, mais ça finit par m’agacer parce qu’on parle des petits scandales, de ce côté téléréalité, de ces 0,01% de gens qui possèdent beaucoup d’argent.

Nous avons évoqué la merde, elle constitue un lien entre l’art et la gastronomie.
Les deux bouts s’y rejoignent. J’avais donné une conférence sur ce thème en terminant par « Cloaca » qui a été réalisée sous beaucoup de versions. J’en ai vu une en action, les gens sentaient de près pour savoir si c’était de la vraie merde. Ça renvoie à l’idée d’authenticité dont on se fiche parce qu’en art importe d’abord le sens. La reproductibilité a tué la notion d’authenticité et , à la limite, un faux reste un vrai faux.
L’authenticité, ce sont les valeurs qu’on y met soi-même, en tant qu’individu.

Est-ce que ça signifie que pour apprécier pleinement une œuvre il faut connaître l’artiste et sa démarche ? l’œuvre ne se suffit plus à elle-même ?
Eventuellement, mais les gens apprécient une œuvre quand ils reconnaissent quelque chose. Ce qui donne une certaine signification au fait d’aller respirer du caca qui doit comporter une dimension un peu primaire. Mais dans tous les arts les gens sont plus heureux quand ils reconnaissent. C’est particulièrement criant chez les enfants qui ont la reproduction d’une œuvre dans leur salle de classe : ils sont hyper heureux de la reconnaître dans un musée.

Ce qui implique différents niveaux de reconnaissance.
C’est un processus très personnel qui n’est pas purement intellectuel mais lié à un souvenir, à quelque chose d’intime. Il faut d’ailleurs privilégier ce genre d’approche qui permet de décomplexifier l’art. Il est possible d’avoir un discours exigeant, scientifique, intellectuel sur une œuvre qui permet d’éprouver un plaisir à croiser des connaissances, mais la première entrée dans une œuvre est cette reconnaissance qui entretient un rapport de familiarité.

Il faut faire et avoir confiance. Ce qu’on fréquente le plus est l’œuvre musicale, plus ou moins volontairement, avec les auto radios. Dans ce domaine la reconnaissance est plus immédiate que dans les arts plastiques, d’où la nécessité des artothèques qui favorisent la familiarité.

Dans ce domaine de la reconnaissance une part importante peut être jouée par la nourriture que l’on peut voir représentée, détournée.
La nature morte est l’un des grands sujets de l’histoire de l’art qui permet aussi de faire passer des idées philosophiques liées à la mortalité, au temps qui passe, à la beauté par le biais de la représentation des matières comme la transparence d’un verre, le plumage d’une perdrix morte disposée sur une table, les écailles du poisson, la chair d’une poire ouverte.

Tout ceci est très émouvant parce qu’il y a presque toujours un élément perturbateur, qui peut être une mouche, de la pourriture qui parlent de la décomposition du corps, de nous autant que du plaisir de la chair et de la dégustation.

Il y a des natures mortes empesées, comme les réalisations flamandes, sont particulièrement trasch, comme celles de Joel-Peter Witkin qui réalise des natures mortes avec des morceaux de cadavres. Il travaille avec des morgues mexicaines, pays où la relation à la mort est particulière, autour du lien entre Eros et Thanatos : la jouissance de la vie amène la perte de la vie.
Ce qui est différent dans l’art contemporain, c’est qu’on passe de la représentation de l’aliment à l’aliment comme matière.

Pour revenir aux Cloaca, il faut souligner la sophistication scientifique et médicale d’un Vim Delvoy qui a reproduit un système digestif humain. On touche à la collapsologie en créant des doubles humains, comme dans le domaine de l’intelligence artificielle.

On a aussi des œuvres drôles, avec Michel Blazy, notamment, qui fait des murs en purée et assiste à la décomposition de ses couleurs, comme celle d’une purée de carottes. Si on revient au monde paysan, lorsqu’on pèle une vraie carotte, les mains en sont teintes.

Est-ce qu’il y a une façon plus festive ou plus jouissive de représenter la nourriture ?
Il y a dans l’art contemporain une manière très poétique de représenter la nourriture, notamment autour de la pomme de terre. Penone en est bien sûr un exemple.
 Virginie Jaquier a réalisé aux éditions de l’Eclosoir un ouvrage qui représente des pommes de terre. Elle utilise un fusain compressé, très concentré qui permet d’obtenir des gris et des noirs très lumineux mais qui absorbent particulièrement la lumière. Pour apprécier ce livre d’artiste et voir des portraits de pommes de terre, il faut jouer avec la lumière et découvrir toute la sensualité qu’ils dégagent ; on peut y voir des globules, des galets, des organes.

C’est un support à la poésie qui naît quand le regard prend le temps de s’attarder pour révéler un monde. La pomme de terre fait partie des tubercules qui poussent sous la terre, ce qui est caché, invisible. Elle relève de la modestie et on a tendance à oublier qu’elle est très récente dans notre alimentation parce qu’elle y occupe une place très importante.
Il est intéressant de voir que Penone, Virginie Jaquier et d’autres artistes s’intéressent à des aliments qui ne sont pas considérés comme nobles. C’est touchant parce qu’ils les anoblissent.

Je ne sais pas si on peut parler d’anoblissement, mais certaines époques ont mis la nourriture en scène, comme dans le Satiricon ou souvent au Moyen Age.
A notre époque, nous avons Sophie Calle qui a longtemps organisé des repas d’anniversaire en invitant autant de convives qu’elle avait d’années, dont des personnes qu’elle ne connaissait pas vraiment en une sorte de rituel. On retrouve cette notion de rituel dans son Régime Chromatique, même s’il comporte une dimension un peu morbide, en tout cas assez monacale et  contraignante alors que la nourriture, surtout en France, est liée à l’excentricité : on ne mange pas par besoin seulement mais aussi pour le plaisir. L’invention du croquembouche en est un exemple, comme les 1200 variétés de fromages répertoriés en France.

Une conclusion ?
L’un de mes professeurs d’histoire de l’art disait « Pour être un bon artiste, il faut être un bon cuisinier ». La cuisine est l’art des compositions, il faut y accorder les matières les couleurs, les temps d’ajustement et de pose comme en art.

Conversation avec Virginie Jaquier autour de la pomme de terre, légume du pauvre, riche de sens et de sensualité.
 
Ah, l’érotisme débordant de la pomme de terre !
 
Virginie, pourquoi avoir choisi la pomme de terre comme thème de travail et en avoir fait un livre ?
Le livre a découlé de mon travail autour de la pomme de terre, qui a duré trois ans ; mais ce n’était pas l’idée première. J’ai d’abord travaillé à partir de toutes sortes de tubercules avant de dessiner mes premières pommes de terre en 2014. J’y voyais un lien avec les formes féminines, une sensualité, une relation à l’organe de stockage et de reproduction qui se transforme à partir du tubercule. J’ai dessiné les dahlias, les tulipes, les radis, les carottes.

Vous devez avoir un potager ?
Un jardin, je plante principalement des fleurs. Mon travail précédent tournait déjà autour du sein, de la maternité. Ce côté rond est présent dans mon travail depuis plus de dix ans.

Est-ce qu’on peut dire que vous tournez avec des métaphores autour de la représentation de la femme et de la maternité ?
La sensualité est présente, la sexualité aussi parce que je dépasse la représentation du corps de la femme. Mes empilements de pommes de terre évoquent des corps qui se superposent, et à l’inverse je peux représenter des parties, des morceaux détachés d’un corps entier.

A feuilleter le livre tiré de votre travail, on y voit un érotisme évident et même un peu inquiétant parfois.
J’aime aussi le côté un peu difforme, monstrueux, l’aspect dérangeant d’un corps trop gros.

Votre travail ne va pas dans un seul sens et ouvre sur diverses interprétations.
Heureusement parce que je pense que le travail artistique ne doit pas offrir seulement la dimension plaisante, esthétique. Il doit aussi créer une tension, déranger. La sensualité débordante est à double sens, envahissante.
Les premiers tubercules à partir desquels j’ai travaillé me faisaient davantage penser au corps masculin, aux testicules. La pomme de terre est plus large, elle peut prendre mille formes différentes, d’où son intérêt à mes yeux.

On y retrouve une multiplicité d’interprétations possibles.
Quand je vais dans un supermarché je ne peux pas m’empêcher de voir une multitude de corps dans les empilements de pomme de terre.

Et puisque nous sommes dans l’interprétation et les rapprochements de sens, le jaquier » est un arbre qui donne « le fruit du pauvre » alors que la pomme de terre passe pour le légume du pauvre. Il y a là une forme de prédestination !
Comment est-on passé de votre travail au livre ?
Certains dessins que j’avais réalisés ont été sélectionnés et repris sous un format réduit. Nous sommes passés de 70 cm par un mètre à 21X25 cm. Le choix a contribué à créer un rythme.
Pour l’édition de tête réalisée en dix exemplaires, j’ai souhaité revenir à trois dimensions, c’est pour cette raison que j’y ai ajouté  une petite sculpture en savon. Il me fallait trouver le moyen de revenir à un volume qui soit en même temps très intime et qui s’adapte à la taille du livre.

Nous parlions de sensualité, le titre du livre est « En douce » (aux éditions de L’éclosoir). C’est la douceur, la caresse du savon ? Le côté éphémère ?
Le titre, c’est moi. J’aime beaucoup travailler mais le moment où je dois montrer mon travail est compliqué ; ce moment où vous sortez de votre atelier avec votre travail pour vous retrouver au centre d’une exposition me gêne. « En douce «  parce que j’aime bien faire les choses et m’éclipser ensuite.

Vous avez la discrétion de la pomme de terre qui est souterraine, cachée.
Mon atelier est actuellement au sous-sol (rires), ça me correspond bien ce cheminement souterrain.

Faites attention, il va finir par germer.
J’ai justement plein de pommes de terre qui y germent ! Je les garde parce que j’y vois cette idée qu’une matrice cherche désespérément à devenir autre chose, à se reproduire et qu’elle finit par sécher, à ressembler à une peau rigidifiée vidée mais munie de petites protubérances. On retrouve là, d’une certaine manière, le lot de la femme.

Pour revenir à la pluralité d’interprétations, l’angle sous lequel on tient le livre permet de jouer avec la lumière et de voir différemment vos dessins.
Oui, c’est dû au procédé d’impression qui est à l’inverse de mon travail en noir sur fond blanc alors que l’impression en risographie se fait en gris sur fond noir. Il y a cependant, au départ, un jeu de lumière sur mes grands fusains. Ce type d’impression correspond à ce jour à ce que j’ai trouvé de plus fidèle par rapport à mon travail au fusain pour rendre l’effet de frottage, de poudre.
 

En manipulant votre livre, grâce aux jeux de lumière, on a cet effet en trois dimensions que vous souhaitiez.
Qu’on a vraiment avec ce savon de Marseille que j’ai sculpté pour obtenir en toutes petites dimensions des pommes de terre agglutinées.

Vos pommes de terres ouvrent sur toutes sortes d’interprétations et peuvent faire penser aux photos de poivrons réalisées par Mattelthorpe : elles sont plus érotiques que celles représentant des corps.
Ah, l’érotisme débordant de la pomme de terre !
 
Sensualité, érotisme, image de la vie et de la mort par laquelle passent la transmission, l’idée du temps, du cheminement souterrain indispensable comme celui de la pensée, d’autant plus précieux que notre époque se veut spectaculaire, superlative…et parfois vides de protubérances qui fassent sens et redonnent vie.
   
 

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Paul Rassat
Auteur, Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine. En savoir plus sur cet auteur


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