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Art contemporain. Exposition Marco Godinho avec la Fondation Salomon.


"Créer, c’est choisir, renoncer, donc être critique et être présent."

Du 13 janvier au 25 mars, la Fondation Salomon nous propose à l'Abbaye d'Annecy-le-Vieux une exposition à la fois conceptuelle et très vivante, accessible.


| Rédigé le Mardi 16 Janvier 2018 |

Marco Godinho - Stateless Ghost, 2006-2018
Marco Godinho - Stateless Ghost, 2006-2018
Nous avons rencontré Marco Godinho juste avant le vernissage de ce samedi 13 janvier 2008. Quand il parle de son travail, il le vit pleinement et poursuit sa démarche d'artiste. Un véritable plaisir.

La conversation avec Marco Godinho commence devant l’entrée de l’Abbaye qu’il resitue dans un no man’s land infini puisqu’il a fixé sur le côté gauche de l’entrée un ∞, symbole de l’infini et tout simplement le 8 couché qui est le numéro de son domicile, son adresse.

Avec ce signe, vous nous accueillez dans l’infini du temps, de l’espace…
C’est ça. L’exposition commence dans l’espace public, comme si on ouvrait sa porte.

Vous reliez l’intérieur et l’extérieur, sans limite.
Depuis 5/6 ans, j’habite à un numéro 8 et comme je le fais souvent de manière toute simple et instinctive dans mes œuvres, j’ai juste « balancé » le 8 en ∞. Je suis allé chez un ferronnier pour faire exécuter une copie conforme du numéro de ma maison. Quand j’organise une exposition individuelle, j’applique ce numéro/symbole et on est à la fois dans mon espace intime et dans l’espace public.

Vous êtes partout chez vous, et partout vous invitez les gens à venir chez vous.
Et à entrer aussi dans leur infini. Une exposition permet aussi au public de plonger dans son imaginaire.

Et pour ça, il suffit de changer d’angle, de regard, de transformer le 8 en ∞ !
Il suffit d’un geste simple bien plus que radical. Regarder le quotidien avec une autre perspective pour ouvrir des questions. J’aime beaucoup cette approche.

Ça signifie que l’art conceptuel que certains jugent très intellectuel peut être à la portée de tout le monde.
Toute œuvre porte en elle des questions immédiatement  invisibles mais qui nous renvoient vers d’autres choses. Toutes mes œuvres peuvent sembler assez conceptuelles mais il faut prendre le temps de les vivre et elles sont finalement très simples. 
 

Marco Godinho - History revisited
Marco Godinho - History revisited
Quand on entre dans la salle d’exposition on est saisi par la sobriété, par une sorte de vide très présent, très habité.
C’est intéressant que vous disiez ceci, parce que c’est ce qui m’importe de plus en plus : être plastiquement le plus près possible de ce j’essaie d’être au monde. Ne pas être trop chargé, pouvoir me déplacer simplement.

Être léger.
Oui, être léger mais en portant tout en soi. Walter Benjamin avait le rêve de porter une bibliothèque en lui.

Quand on est léger, on est plus ouvert et plus disponible.
Exactement. L’idée de disponibilité est capitale dans mon travail, tout le temps, en toute situation, même maintenant au moment du vernissage.

C’est ce qui permet la curiosité et la porosité au monde…
[ Nous arrivons devant une feuille sombre sur laquelle sont visibles distinctement deux mots dans des angles opposés ]
On ne distingue que deux mots « Black » et « Ocean ». J’ai dessiné un poème au crayon sur cette grande feuille et j’ai recouvert le centre du poème de coups de stylo en laissant apparaître uniquement le premier et le dernier mot. Cette manière de travailler représente parfaitement mes autres œuvres, dessins, videos…quel que soit le medium, le support, il y a toujours un processus qui se déroule avant l’obtention de la forme finale. On retrouve la forme de poésies courtes comme le haïku, de formes simples mais très riches en même temps, qui disent beaucoup en un seul souffle, en une respiration.

On retrouve l’idée du palimpseste.
Et aussi du mantra dont la répétition fait partir dans une autre dimension spirituelle et physique.

Derrière cette obscurité apparente de l’océan que vous représentez, on peut imaginer des migrants, du mouvement, des dangers que l’on ne perçoit pas si l’on n’y fait pas vraiment attention. Il faut aller chercher pour voir.
Ce que vous dites me permet de faire le lien avec le titre de l’exposition « The memory of stateless ghosts » qu’on pourrait traduire par « La mémoire des fantômes apatrides ». La combinaison de ces mots pose toutes sortes de questions.

Je ne sais pas si on peut dire que vous êtes, vous, apatride, mais vous semblez attaché davantage au monde qu’à un pays.
Les notions de peuples, d’Etats-nations, je les ai oubliées. Je suis davantage dans l’idée d’individu, dans le « nous » sans l’idée de territoire. Même si mes œuvres sont très liées à des localités, à des lieux, elles pourraient naître aussi d’un peu partout.

Vous partez du particulier pour toucher à l’universel, ce qui est une démarche éminemment artistique et humaniste.
Exactement.

Il y a de fortes correspondances entre les œuvres exposées ici.
Je travaille depuis toujours sur le temps, qui me fascine. On retrouve cette notion de ce côté avec ces livres écrits par l’eau, mais aussi là-bas avec les encyclopédies « trouées » ; c’est l’idée de se plonger dans un langage qu’on ne connaît pas.

Qu’on invente au fur et à mesure.
C’est ce qu’on disait tout à l’heure à propos de « Black Ocean », en supprimant, en gommant quelque chose, on invite le public à entrer dans sa propre mémoire, à aller chercher en lui-même, à prolonger l’expérience.

Salomon - Marco Godinho
Salomon - Marco Godinho
L’art conceptuel déroute pas mal de gens mais il suffit justement d’aller chercher en soi, d’être curieux comme vous l’êtes vous-même.
L’artiste - moi - est l’initiateur d’une chose qui reste ouverte et doit être continuée par le visiteur, le spectateur ; l’œuvre n’est pas figée.

C’est une invitation à vivre l’œuvre d’autant plus intéressante que là où sont exposées vos encyclopédies dépouillées d’images était disposé dans l’exposition précédente le travail de Zoulikha Bouabdellah, des tapis de prière sur lesquels étaient placées des escarpins de femme. Pour le visiteur se créent des connexions comme l’absence de certaines images dans l’art musulman et le fait que vous fassiez disparaître les images des encyclopédies exposées.
Je savais que le travail de Zoulikha Bouabdellah avait été exposé à l’Abbaye mais pas où exactement. Cet endroit s’est imposé de lui-même pour les encyclopédies.

Il y a une transmission, un prolongement, quelque chose qui nous dépasse.
J’insiste sur l’importance de l’idée de processus et d’expérience, comme dans la vie. L’idée de liens, de partage.

On retrouve ceci dans la video que vous montrez ici.
Si l’espace et le temps deviennent des personnages et s’ils discutent pour la dernière fois, qu’est-ce qu’ils pourraient se dire ? Que finalement tout est précaire. Ils parlent de la mort, de la disparition, de quelque chose qui échappe tout le temps.

Marco Godinho - Odyssey
Marco Godinho - Odyssey
Il y a dans la vie différentes activités qui ont pour noble ambition de suspendre le temps, comme l’art. De jouer avec lui.
Oui, avec l’art on est dans une suspension qui rejoint l’éternité non pas religieuse mais comme si on retenait son souffle. Quand je travaille je suis connecté au monde mais dans une autre temporalité, que je choisis, ce qui suffit à être hors du temps commun. Acheter un cahier, aller dans l’eau [ référence à « Written by water » ] … faire quelque chose qui apparemment ne sert à rien, c’est politique. Il est important de résister avec ces gestes simples, si l’on accepte d’y penser, de faire la démarche.
Comme ici en jouant avec les mots. Je suis parti de « Europe » pour aboutir à « Aporie ». J’aime beaucoup les palindromes. Aporie, manque de chemin, de passage. Mot d’origine grecque.

Donc en jouant avec les mots on joue avec le temps et cela nous mène vers « Odyssey »
J’adore lire mais je ne prends pas mes livres lorsque je voyage. Je les achète sur place, d’où cette version italo-grecque de l’Odyssée achetée à Venise pendant une résidence d’artiste. Je requestionne, je mets en suspens – à tous les sens du terme puisque le livre est  concrètement suspendu au plafond – les mythologies qui interviennent tellement dans notre culture européenne actuelle mais dont on oublie l’importance et la présence au point qu’on ne les remet plus en question.

Finalement vous n’êtes jamais un touriste bien que vous voyagiez beaucoup alors que certains sont parfois des touristes chez eux, dans leur quotidien qu’ils traversent sans l’interroger.
C’est ça. On revient à la notion de disponibilité mais aussi à la critique. Créer, c’est choisir, renoncer, donc être critique et être présent. Si je considère que ma maison est l’infini, je peux être enfermé et me sentir bien malgré tout...

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Paul Rassat
Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine En savoir plus sur cet auteur


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