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Entretien avec Stéphane Sauzedde, directeur de l’ESAAA


Un homme bien dans l’art, dans la cité et dans ses chaussettes !


| Rédigé le Mardi 4 Juillet 2017 |

Stéphane Sauzedde ©DR
Stéphane Sauzedde ©DR
Difficile de restituer toute une conversation avec Stéphane Sauzedde, directeur de l’ESAAA, l’Ecole Supérieure d’Art Annecy Alpes. L’esprit pétille.
Nous partons de la question de l’utilité de l’art.

_ Cette question revient tout le temps, posée par les parents, les élus, lors de journées portes ouvertes… et il est compliqué de répondre simplement. Je dirais qu’il y a toujours une inquiétude sociale - et donc politique - concernant cette drôle de chose qu’on nomme l’art, ou même le design lorsqu’il ne produit pas d’objets directement utilisables et que lui aussi propose des expériences pour rendre le monde plus riche, plus divers. Car l’art, fondamentalement, sert à accompagner l’Homme dans sa quête toujours recommencée de place dans le monde et dans l’existence.
Mais plus prosaïquement, la question que les élus, les parents mais aussi (moins souvent!) les étudiants eux-mêmes posent c’est : « Pourquoi faire des études d’art plutôt que d’autre chose ? » sous-entendu, est-ce les bonnes études pour ensuite s’inscrire dans la société et pouvoir y tenir sa place, en pensant évidemment, à la question économique qui est l’obsession de notre temps...
(…)
Nous sommes toutes et tous des Homo sapiens avec un cerveau constamment en activité – cela y compris avec la lenteur, la stupidité ou l’idiotie qui ont leur place dans notre rythmique. Et l’art est précisément l’un des moyens de mettre notre cerveau en activité de manière exceptionnelle, parce qu’il utilise des moyens atypiques qui d’un certain point de vue  complexifient et donc rendent passionnante notre expérience du monde.  Or, à propos d’utilité de l’art, il se trouve que notre société fabrique par ailleurs beaucoup d’objets stimulants qui ne sont pas de l’art - la publicité, les smartphones, les vêtements, etc. - et donc une des questions de notre époque est de savoir pourquoi il faut, en plus de tout ce qui est déjà là et qui sature notre sensibilité d’Homo sapiens, quelque chose de spécifique qui s’appellerait art.
 
Vous parliez de lenteur. Ce que vous avez énuméré est au contraire dans le rythme de la société, avec les autres. Etre dans l’art, c’est peut-être s’abstraire de ce rythme. Cette différence peut paraître inquiétante à certains.
Tout le monde sait que l’art existe dans la différence, la déviance, l’étrange, mais aujourd’hui l’identification de cette différence étrange peut exiger un véritable travail de la part du spectateur. Quand l’art proposait principalement des images dessinées et peintes, il était sûrement plus facile d’identifier la différence qui soudainement se mettait à exister -  entre ce que l’on voyait (avec nos yeux) et ce que l’artiste nous faisait voir. Aujourd’hui, des myriades d’images sont produites par tout type de personnes et elles circulent autour de nous, passent devant nos yeux, repartent, reviennent... – et dans le même temps, l’art prend de multiples formes, toujours visuelles mais aussi non-visuelles, pour lesquelles, si on veut en faire l’expérience, il faut accepter de suivre l’artiste là où il nous emmène… Cela exige sûrement, oui, de s’extraire ponctuellement du rythme de notre quotidien, mais ça permet de retrouver le questionnement, l’inquiétude, l’incertitude – bref cette expérience de différence dont nous avons tous besoin pour prendre place dans le monde.
(…)
Sur l’utilité de l’art, on peut aussi dire aux gens d’imaginer leur vie sans art. On peut leur demander s’ils n’ont jamais été saisis d’une émotion face à une œuvre. Ou encore pourquoi ils mettent de la musique chez eux plutôt que laisser toujours tout silencieux…  C’est le premier niveau de questionnement qui permet à n’importe qui de se dire « Ah oui, on en a besoin ! »
Ensuite on peut ajouter que l’art est une pratique analytique, une pratique qui permet de se poser des questions. Pour soi-même, certes, mais aussi avec les autres, son voisin, ses amis, sa famille ... et cela fabrique une culture commune qui nous permet de vivre en société. Il suffit de poser au milieu d’un groupe un objet artistique, quelque chose de dense et qui met en jeu du sensible et de l’intelligible, quelque chose d’inédit pour soi et les autres. Et immédiatement  l’objet est comme ruminé, là encore par soi et pour soi, mais aussi avec les autres. Cela fait précisément une culture ! Quels sont nos objets de partage sinon ? … Plus les formes sont étranges et denses, plus elles appellent d’échanges, plus elles produisent de la culture et du commun. Quand un artiste arrive à faire ça et le fait bien, tout le monde comprend l’importance de sa présence dans la cité !
 

Romain Flachard. Sans titre.2107. Terre glaise,pâte à sucre rose,structure en bois brûlé
Romain Flachard. Sans titre.2107. Terre glaise,pâte à sucre rose,structure en bois brûlé
L’ESAAA ne s’adresse pas qu’à des étudiants. Vous proposez des ateliers à d’autres publics, même à ceux qui ne souhaitent pas « faire carrière », ce qui prouve cette nécessité de l’art.
Pour un praticien, un des 350 amateurs qui vient dans nos ateliers en journée ou le soir, la nécessité ou l’intérêt pour l’art c’est encore autre chose je pense. Là c’est la fonction démiurgique de l’art qui joue. Imaginez : il n’y a rien, vous avez un bout d’idée, des mains, des matériaux, vous agissez et quelque chose apparaît, quelque chose qui, si c’est réussi, tient tout seul devant vos yeux. Cette sensation est fantastique ! Il y a une magie de la création, assurément ! Et si la création n’est pas uniquement présente dans l’art (elle existe aussi dans la cuisine, dans le jardinage, dans l’entrepreneuriat, que sais-je), avec l’art, il n’est question que de ça – c’est le geste fondamental ! D’ailleurs vous avez vu les travaux des personnes inscrites à l’ESAAA PA (l’ESAAA des pratiques amateurs) lors des portes ouvertes, et vous avez vu ce que cette démarche démiurgique produit et apporte.

Une école d’art est une structure particulière. Quel est votre rôle ?
J’ai une formation d’universitaire et de chercheur, mais je suis venu dans une école d’art pour y être d’abord dans « le faire ». Un directeur fait en sorte que les enseignements et la recherche soient organisés, efficaces, qu’il y ait une bonne équipe et qu’elle sache travailler collectivement, mais aussi, plus trivialement, qu’il y ait de la lumière, du chauffage, des équipements techniques et technologiques ... Il faut avoir un goût pour ce concret qui permet de construire avec ambition les questions théoriques et artistiques. Personnellement, je suis là parce que des questions qui m’intéressent peuvent y être mises au travail, et parce qu’elles peuvent l’être en étant partagées – c’est-à-dire aussi reformulées, précisées ou même balayées si finalement elles se révèlent sans intérêt.
Diriger une école supérieure d’art est exténuant (c’est une structure complexe, toujours en mouvement, se réinventant chaque jour, ou chaque détail compte et donc où nous n’en avons jamais fini !), mais c’est aussi un véritable plaisir : si on est attentif à ce qui se joue, on est maintenu dans une sorte de vivacité, de remise en question permanente. Les générations d’étudiants changent. Ce qui est certain une année ne l’est plus la suivante. Nos étudiants sont dans l’action, ils résolvent les choses par la pratique, et tout cela fait réfléchir, stimule, mais aussi donne de la force pour faire face aux vents mauvais de l’époque.
Diriger une école supérieure d’art c’est en effet aussi avoir une responsabilité pour le monde qui vient. Parce que nous formons des adultes et des citoyens, mais aussi parce que le rôle des institutions est toujours éminemment politique – et celles qui s’occupent de culture sont peut-être encore plus concernées. Cela rend difficile de considérer qu’elles sont une bonne fois pour toute tranquillement installées dans leur fonctionnement.
A Annecy, il y a l’ESAAA, mais aussi une Scène Nationale, le Brise Glace, etc…on peut considérer que nous avons la chance que tout cela soit en place et fonctionne. Mais si on regarde les question que nous pose l’époque, on voit bien que rien n’est acquis et que les institutions sont tout aussi « inquiétées » que le reste de la société. Par exemple, que peuvent ces institutions face à l’impérieuse question écologique ? Localement, on peut prendre le cas de la violente pollution aux particules fines qui se manifeste chaque hiver. Il semblerait que personne ne sache vraiment quoi faire de cela, alors qu’une prise de conscience et des actions sont plus que nécessaires. A l’ESAAA nous avons à l’école un département design qui s’occupe des questions de paysages, des espaces urbains, de savoir comment agir dans un écosystème et dans une géographie donnée... Si les professeurs et les étudiants ne s’emparent pas de cette question, qui va le faire ?
Je pense que les institutions sont là pour ça. Elles sont financées par de l’argent public et d’un certain point de vue on peut considérer que la société leur commande une partie de la préparation du monde qui vient. Dans notre cas, cette préparation se fait grâce à l’art, au design et par la création. Et si cette commande et donc cette responsabilité dit l’utilité sociale de l’institution, on voit que sur les plans éthique et pratique, cela exige beaucoup.

Vous parlez de l’art dans la cité, de paysages urbains et, justement, l’ESAAA  s’implique dans Déambule , le Festival des paysages qui démarre sa 2°édition le 8 juillet prochain.
Ce projet porté par Bonlieu Scène Nationale et Salvador Garcia est un ricochet de discussions nourries depuis déjà plusieurs années à propos de l’expertise annécienne sur le paysage. L’environnement exceptionnel qui nous entoure, l’aspect imposant des Alpes, l’importance économique de ces paysages, mais aussi la fragilité de ses écosystèmes confrontés au réchauffement climatique, tout cela exigerait une grande manifestation d’ambition internationale. Bonlieu lance la machine et nous sommes très heureux de pouvoir apporter notre contribution. Il faut célébrer les paysages, mais aussi pointer les problèmes pour espérer un jour les résoudre...

Beaucoup de gens pensent justement que ce cadre exceptionnel va de soi.
Oui, mais si on leur demande de réfléchir deux secondes, ils s’aperçoivent immédiatement que ce n’est pas le cas ! Le lac a été sauvé dans les années 60 parce que des mesures ont été prises. L’être humain a toujours impacté l’environnement dont il fait partie. Et nous pouvons assez facilement tout détruire, y compris nous-mêmes, si nous n’utilisons pas une partie de notre capacité de pensée et d’action pour prendre soin de notre monde. Ceci nous ramène au rôle des artistes, qui sont des enquêteurs, des vigiles, de précieux voisins qui savent aller plus vite ou au contraire plus lentement pour regarder les choses et mieux les discerner.
Le Festival Déambule est né de ce type de conversations. Et l’ESAAA compte y apporter des objets qui prolongent ces discussions. Concrètement, nous allons organiser une déambulation dans le bâtiment des Marquisats qui a été conçu par l’architecte André Wogenscky comme une machine à inventer du paysage, dans le plus grand respect de la végétation, de la pente du Semnoz jusqu’au lac, évitant les arbres majestueux qui y sont plantés depuis le 18e siècle.
Nous proposons aussi une exposition d’œuvres présentées comme autant d’éléments d’un « grand paysage » (c’est le titre de l’exposition) dans lequel le spectateur est invité à se promener. Et puis il y aura la visite du jardin à l’arrière de l’Ecole, jardin que vient de relancer un groupe d’étudiants tout aussi intéressés par le dialogue de l’art avec la nature que par la permaculture.

Vous parlez souvent de permaculture ...
C’est que c’est une vision du monde parfaitement contemporaine ! Et les jeunes gens d’aujourd’hui s’emparent de cette pratique et de ce concept avec une grande facilité, immédiatement, indépendamment même du jardinage. C’est que, ayant grandi en fréquentant l’immense diversité du web, ayant construit leur socialité à l’époque des réseaux sociaux, ils savent que l’agencement des différences permet de garantir la liberté de l’individu et de sa subjectivité, tout en évitant la menace égoïste de l’individualisme. Conceptuellement, je crois que pour eux (je généralise et idéalise, c’est évidemment moins simple que ça!), la permaculture permet de résoudre l’équation du collectif et de l’individuel, du commun et du singulier.
En tout cas, cet exemple permet de pointer à nouveau le fait que nos étudiants sont en prises directes avec l’époque et que l’outillage art et design que leur fourni l’ESAAA leur donne une capacité particulière pour la suite. Pour cela ils sont très regardés par les autres : les écoles d’ingénieurs, les écoles de commerce, les managers… Alors que de leurs côtés, de manière assez troublante d’ailleurs, nos étudiants se rendent compte de leur potentiel souvent assez tard – Peut-être parce qu’en France on pense encore les artistes comme des rêveurs un peu perdus, un peu poètes maudits, et qu’il est donc difficile d’assumer, ou bien parce que certains étudiants arrivent en école supérieure d’art avec de remarquables capacités techniques et artistiques qui n’étaient pas valorisées dans les lycées qu’ils viennent de quitter parfois après une scolarité compliquée… Toujours est-il qu’il faut du temps pour qu’ils comprennent et assument leur puissance de transformation du monde. Pour ce qui est des étudiants, le rôle de l’ESAAA se situe à cet endroit : donner des outils, former à des méthodes, faire vivre des expériences et accompagner des prises de conscience. En bref, accompagner des émancipations.
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Paul Rassat
Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine En savoir plus sur cet auteur

        


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