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Rencontre avec le philosophe Emmanuel Delessert auteur du livre "Oser faire confiance".


Comment faire confiance est un acte citoyen et démocratique. De la philosophie concrète, au coeur de la société !


| Rédigé le Jeudi 17 Novembre 2016 |

Delessert © Enguyen Ngoc
Delessert © Enguyen Ngoc
 
« De la philosophie ?, vous dites-vous, on n’est plus au lycée, notre société a besoin de concret. »
C’est bien ce que propose Emmanuel Delessert, de la philosophie en actes indispensable à chacun et à tous.
 
Emmanuel Delessert, vous concluiez l’une de vos conférences par cette formule « Faire confiance est un acte citoyen et démocratique ». Pourriez-vous développer ceci ?
Je vais d’abord resituer mon propos. J’avais placé l’acte de confiance au registre individuel pour montrer que nos peurs de l’autre sont infondées, qu’on ne se protège jamais des autres et qu’on gagne tout au plan individuel à se laisser court-circuiter. C’est notamment ce qui mène à la définition de l’acte d’apprendre qui est « une rencontre incertaine ». L’acte de confiance est une ouverture sur l’autre en ce qu’il me surprend et me permet de déployer mes propres capacités. L’élément suivant est de se demander si ,au-delà de cet aspect intéressé dans la mesure où je vais faire confiance à un maître parce qu’il va m’emmener vers moi-même, il existe un faire confiance inconditionné qui dépasse le déploiement de soi-même, et c’est en cela que je disais que l’acte de confiance a des vertus citoyennes et démocratiques. Il a une valeur indépendante de l’objectif que j’ai pu y placer, comme Sancho fait confiance à Don Quichotte. Je ne vais rien apprendre et pour parler de Trump, on peut se dire « Je vais me faire avoir parce qu’en face il y a un imposteur, quelqu’un qui ne me fait pas du bien. C’est là que s’ouvre la réflexion sur un acte de confiance déconnecté d’un intérêt particulier.
    C’est quelque chose que je peux démontrer par le négatif, par l’absence. J’aime beaucoup un texte où Montaigne dit qu’on ne sait pas ce qui fait le lien social. Il écrit qu’il tient certaines coutumes ou mœurs en horreur mais qu’en même temps il les admire autant qu’il les déteste tant leur présence porte la marque que quelque chose fonctionne. Montaigne montre que la force d’une société est son lien social. Faire confiance a à voir avec le lien social, même s’il est difficile de dire positivement ce dont est constitué le lien social. Demandons-nous ce qu’est le lien social quand l’acte de confiance a disparu, ce qui nous renvoie à des lectures comme Brecht ou à des films comme La vie des autres. Une société où l’acte de faire confiance n’existe plus, comme accorder un salut, un regard, ouvrir une piste, une telle société est détruite. C’est l’atomisation de la société. Le texte de Brecht Grand-Peur et misère du III° reich me fascine depuis des années, notamment une scénette qui s’appelle Le mouchard. Le père s’y autocensure de peur d’être entendu par son enfant qui pourrait le dénoncer. Ce texte montre comment la méfiance institue l’autodestruction d’une société par la pulvérisation.  « Il suffit que la suspicion existe pour que n’importe qui devienne suspect » déclare le père dans ce texte de Brecht.

Il y a peu, Dominique Pitoiset créait La résistible ascension d’Arturo Ui qui est maintenant en tournée parce qu’il ne veut pas vivre dans un monde dirigé par les marchands de peur.
Exactement. La peur engendre son objet, comme disait mon maître de philosophie. Elle est une hallucination. Par définition, la liberté génère des incertitudes et , dans une atmosphère de méfiance, je vais alourdir cette incertitude qui est le propre de la liberté des autres en la noircissant. Il est donc important de lutter par des gestes militants, de déployer, de multiplier des actes de micro confiance autour de soi pour créer autant que possible une résistance contre cette atmosphère.

Rencontre avec le philosophe Emmanuel Delessert auteur du livre "Oser faire confiance".
A l’opposé, le « vivre-ensemble » n’est-il pas une formule plutôt vide qu’on essaie de remplir ?
Pour moi, c’est trop flou. Le lien social, pour moi, est la familiarité que j’ai avec de parfaits inconnus. Le bassin annécien compte 140 000 personnes, on vit en permanence avec des gens qu’on n’a jamais vus, mais il y a une fluidité du fait de micro échanges qui, démultipliés, finissent par créer un univers. Ce sont des tout petits faire confiance. La solution est dans ces micro gestes multipliés pour rien, sans attente immédiate, sans grand projet. Ceci nous renvoie à la fête, au festival qui sont des invitations à multiplier ces micro échanges sans en faire tout un flan. La fête est belle parce qu’elle fabrique de la profondeur dans la légèreté.

Tout ceci est une définition assez large de ce que devrait être l’enseignement.
L’enseignement est l’un des hauts lieux de rencontre. Je dis souvent à mes élèves « Vous vivez l’incandescence sociale ». Ce qui fait la force de l’école est l’obligation d’être avec les autres. C’est moins le maître qui est important que la notion de classe, une notion de socialité qui n’est pas l’objet officiel. C’est pourquoi j’organise au lycée une « journée culte », pour réfléchir à la laïcité en partant de l’idée simple que le lien social est obligatoire. L’éducation, et c’est ce que j’aime en elle, est l’art de promouvoir ce lien sans en faire l’objet.

La confiance, c’est ce qui passe « par la bande », elle ne relève ni de l’administration ni de la gestion.
Quand j’ai commencé à enseigner, en 98, une sorte de savoir informel de la valeur de ce qu’on faisait était prioritaire, une vraie marge de manœuvre qui était attribuée en toute intelligence à nos interprétations, à ce qu’on se permettait de faire ; aujourd’hui, on bascule vers un contrôle.

Le plus intéressant et « jouissif » serait au fond ce qui échappe à la maîtrise, au contrôle et fonctionne quand même.
C’est ce que Christophe Dejours appelle l’intelligence au travail. Tout travail réussit à atteindre son objectif parce qu’il ne respecte pas le protocole (rires). Aujourd’hui on voudrait tout quantifier, mesurer comme si le protocole était un gage d’efficacité, ce qui ne marche pas du tout.

Une conclusion ?
Quand j’ai compris que la politique est là, je me réconcilie avec ma puissance. En cette période où les gens terminent le boulot, s’assoient et regardent la télé…je me dis que la politique est là, dans les étincelles de liens dont on ne sait jamais ce qui va jaillir. Cette jubilation est le meilleur antidote contre la dépression actuelle. 
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Paul Rassat
Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine En savoir plus sur cet auteur

        


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