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Rencontre avec Dominique Pitoiset, dialogues autour d'une oeuvre cérébrale


Dominique Pitoiset, artiste associé à Bonlieu Scène Nationale où il a créé Un été à Osage County la saison dernière, a reçu Move-On le 7 octobre. En novembre, il nous proposera deux nouvelles créations qui explorent, à travers des textes d’Oliver Sacks, le monde du cerveau et les changements profonds que ses lésions entraînent dans notre perception. Une plongée dans la compréhension de l’Homme.


| Rédigé le Lundi 2 Novembre 2015 |

Dominique Pitoiset ©D.R.
Dominique Pitoiset ©D.R.
Comment choisissez-vous les œuvres que vous mettez en scène ?

On n’est jamais assez érudit mais il faudrait choisir à la fois des œuvres, des projets en fonction de l’actualité, de ses propres préoccupations, de son propre parcours artistique et en même temps nous sommes tous conscients qu’exister aujourd’hui c’est tenir compte de la réalité du marché et de son économie. Quand vous tournez deux cents fois avec Cyrano de Bergerac et Philippe Torreton et que vous triomphez partout, vous pouvez mettre en scène un grand projet nord-américain (allusion à Osage créé la saison dernière à Bonlieu) sachant qu’en France les auteurs nord-américains sont « black-listés ». Le réseau de diffusion ou de production tourne le dos à la littérature ou à la dramaturgie nord-américaines. On préfèrera toujours mettre en scène Les trois sœurs de Tchekov, même fatiguées, que Les trois sœurs de Tracy Letts ; donc pour les découvertes des auteurs les plus virulents, par exemple sur la question des méfaits du néolibéralisme, vous repasserez. On ne peut d’un côté pas se plaindre de ne pas avoir d’auteurs contemporains qui traitent de notre époque et de l’autre côté blinder avec Shakespeare, Molière, Marivaux, Tchekov - parce qu’au moins, on est sûr que la salle est pleine avant même d’avoir ouvert la programmation.

Vous êtes dans une démarche différente avec les textes d’Oliver Sacks. Comment vous en est venue l’idée ?

C’est finalement très cohérent par rapport à mon parcours. L’enjeu de cette association à Bonlieu, c’est un spectacle dans la grande salle tous les deux ans et le reste du temps, je visite les autres salles. La création de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, l’opéra de Michael Nyman, se fera dans l’Espace 300, et Le syndrome d’Alice, dans la salle de création. Comment j’arrive à la neurologie, à Oliver Sacks, à travailler avec le service de neurologie de l’hôpital de Genève, à rencontrer des patients, à essayer de comprendre comment fonctionnent les déficits, les différentes pathologies, à écrire des dialogues… Il y a déjà un élément tout à fait accidentel. L’Opéra de Lyon nous propose, à Salvador Garcia et à moi-même, de réaliser L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau avec des chanteurs et sept musiciens de l’opéra de Lyon, ici, à Annecy. Ça m’intéresse beaucoup de travailler sur la question initiale « Qui sommes-nous ? ». La même question neurologique se pose avec Shakespeare, Hamlet, Richard III ou Othello – il y a même le syndrome d’Othello. L’apprentissage du métier d’acteur passe par des grandes écoles dont les plus récentes datent du début du 20° siècle, l’Actors Studio, l’école stanislavskienne… Nous traitons souvent de la psychologie, voire quelques uns vont se balader du côté de relents psychanalytiques et d’autres se cantonnent dans le réseau psychiatrique mais toutes les avancées neurologiques ne sont pas du tout prises en compte. La dramaturgie ne traite pas de la question du déficit ou du syndrome d’un point de vue neurologique. Comment ça se joue ? Comment ça se raconte ? Comment ça s’explore ? Avec quel vocabulaire ? Finalement, nous sommes du côté des tragiques grecs quand nous travaillons avec la neurologie, nous sommes sur des tragédies de vie. Notre société est traversée par le tragique de beaucoup de personnes accidentées ou déficitaires. Ce que dit très bien Oliver Sacks, c’est que pour suivre des personnes qui sont d’abord des patients, il faut mettre un « qui ? » derrière le « quoi ? » Réhumaniser la maladie, ce n’est pas seulement comprendre la nature du problème et établir un diagnostic, c’est aussi réhumaniser la relation. Pour un homme de théâtre, évidemment c’est passionnant parce que le théâtre n’est rien d’autre que de questionner en permanence le fait humain qui passe aujourd’hui par les psychologies, le fait médical qui sont les nôtres. La maladie d’Alhzeimer va bouleverser notre société, or la question de la mémoire, pour un homme de théâtre, est cruciale. Ce n’est pas seulement le siège de l’âme, ce théâtre de l’esprit que j’ai envie de faire, c’est le siège de la vie tout simplement et nous n’en savons pas grand-chose. En neurologie, on sort du Moyen Age - si j’avais rencontré ce monde plus tôt, je n’aurais peut-être pas fait du théâtre. Notre travail avec Alice rend compte de nos rencontres avec des patients réels… La plasticité de notre cerveau compense en permanence. Nous sommes des êtres qui dégénérons, l’âge, tout ce qu’on veut, nous nous fragilisons aussi et, comme disait Shakespeare « Nous naissons tous fous, certains le demeurent. » Certains compensent moins bien que d’autres… Un sujet encore trop complexe et trop riche pour être exploité aujourd’hui est celui de la mort imminente, qui me passionne.  J’essaie de mettre en scène des très courts-métrages, vingt cas de lésions du cerveau qui traversent la journée de deux neurologues.

On pourrait presque établir un parallèle avec Osage.

Oui, dans Osage ce sont des lésions affectives liées à la dégénérescence du système social nord-américain. Le théâtre est une forme entomologique de l’étude du fait humain. Finalement je n’ai jamais été aussi proche de la structure de mes intentions qu’avec ce projet Le syndrome d’Alice. C’est une étude qui ne fait pas partie des grands spectacles que j’ai pu faire par le passé, mais c’est un carnet de notes, une étude qui va me permettre de réviser ou d’élaborer un vocabulaire qui me servira pour des entreprises futures.

Lors d’un entretien avec Robert Lepage, qui est encore dans les murs de Bonlieu, il me disait que passer d’un genre, d’un format à un autre, fait que toutes ces chose « s’informent », s’enrichissent les unes les autres.

Bien sûr. Nous nous connaissons depuis très longtemps avec Robert Lepage. Il traite d’une très belle question, celle de la mémoire à travers son drapeau québécois sur lequel est écrit « Je me souviens. » De quoi nous souvenons-nous ? De quoi se souvient-il, lui, Québécois ? Comment fonctionne la mémoire affective ? Nos bibliothèques et les films que nous engrangeons ?... Nous sommes des pionniers invités par un Jules Verne à plonger ou à aller au centre de la Terre, à faire un voyage extraordinaire au centre du cerveau, pour reprendre le titre d’un livre de mon ami Jean-Didier Vincent…
Je ne suis intéressé que par les êtres réels à incarner, pas par le fait de mettre en scène un auteur ou une histoire. Essayons de retrouver un peu le côté merveilleux d’Alice en reconsidérant ce que nous sommes plutôt que de continuer à courir comme des fous après une économie qui de toute façon ressemble au Titanic. Il faut reconstruire autrement, sans être démagogue. Je ne crois pas que le monde de l’art va faire grand-chose contre la morosité du temps. Je suis un peu comme un chercheur dans son labo, qui se dit « Peut-être je vais trouver deux, trois éléments qui vont servir à quelqu’un un peu plus tard. » Je cherche la crédibilité et je cherche un théâtre totalement réaliste. Ce qui est vivifiant et joyeux dans tout ça, c’est que ça vit très fortement.

> Retrouvez le spectacle de Dominique Pitoiset à Bonlieu Scène Nationale du 3 au 7 novembre. Plus d'informations et réservation
s sur http://www.bonlieu-annecy.com/fiche_spectacle.php?id_spectacle=133
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Paul Rassat
Rédacteur et Reporter chez Move-On Magazine En savoir plus sur cet auteur

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