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« C’est aujourd’hui que je vous aime »


Rencontre avec Pascal Rabaté venu dédicacer son dernier livre chez BD Fugue/Annecy


| Rédigé le Mercredi 27 Février 2019 |

« C’est aujourd’hui que je vous aime »
A voir toute votre œuvre, vous apparaissez comme une sorte d’illustration du Kama Sutra. Vous avez testé toutes les configurations : seul, à deux, dessinateur, scénariste, en groupe pour le cinéma..
Je peux l’enregistrer, ça ? Mais pour le cinéma, c’est une idée totalement fausse, ça n’apporte pas d’ouvertures. Quoique, j’ai connu ma dernière compagne sur un tournage.

Sérieusement, ça fait pas mal de configurations différentes. Comment on passe de l’une à l’autre ?
Je n’ai pas trop le choix. Quand je me suis rendu compte que je pouvais vivre de ce que je voulais faire, je me suis dit aussi qu’il fallait le mériter. Il faut se réessayer, s’amuser. Le démarrage est un amusement et puis, des fois, vous vous prenez les pieds dans le tapis. Je démarre toujours dans des phases d’euphorie et puis après…

Il faut bosser !
Oui. Il y a un ronronnement avant que le truc reparte. Si j’ai pas l’impression d’aller fouiller dans des coins qui n’ont pas été explorés, j’ai du mal à bosser. Quand je démarre un projet, je dois avoir l’illusion que je me suis refait une virginité. Il faut que je redécouvre les choses.

   Même si je ne parle pas d’art en ce qui me concerne, j’ai l’impression qu’il y a deux grands courants artistiques, notamment au 20° siècle. Matisse qui trace un sillon pour tenter d’arriver au cheveu, au micron, ce que je trouve fabuleux ; et il y a Picasso, un kangourou. Il va faire des trous un peu partout. Sans me comparer à Picasso, je suis plutôt dans cette démarche. Je n’ai pas de route tracée, je veux juste essayer. J’explore tout, quitte à tomber sur un champ de mines. Il me faut de la surprise sinon je m’emmerde et je ne me plais pas. Je vois la création comme un plaisir égoïste..qui permet de communiquer par l’intermédiaire du média.

C’est un peu la définition de l’amour. Quand Morel me demande la définition que j’en ai, je lui dis que ça consiste à essayer de surprendre ma compagne tous les jours. Je réussis parce que je suis capable du pire comme du meilleur.(rires).

Comment interpréter le titre « C’est aujourd’hui que je vous aime » ?
Alors là, faut demander à François Morel. Ce môme, on peut se demander s’il est amoureux d’Isabelle Samain ou s’il est amoureux de l’idée d’être amoureux. C’est l’idée d’amour qui le motive, ce qu’il remet tous les jours sur l’enclume. Ce martèlement de tous les jours.

   Mais François est particulier, dans tous les domaines. Moi, si je n’avais pas pu vivre de la bande dessinée, j’en aurais fait le soir et le weekend. J’ai la chance d’en faire tous les jours, le soir et le weekend. Mais Morel, c’est pire, il a ses chroniques, il est acteur, il va redémarrer « Baron noir », il fait des bouquins, il a arrêté le spectacle avec les textes de Devos pour enquiller sur le débat Mitterrand /Chirac de 88 avec Weber, il met en scène un truc avec Saladin en même temps. Là, il est en Nouvelle Calédonie pour jouer deux spectacles. Il a peur du vide…comme moi, comme Sfar de qui on ne sait même pas quand il dort.
(Petite digression sur les Diablogues de Dubillard, que François Morel a joués).

   Il faut toujours que j’aie un projet qui me motive pour me déplacer. J’ai toujours travaillé avec des gens que j’aimais parce que je me retrouve alors dans une opération de séduction.

   A un moment, il y a une forte amitié, j’en ai beaucoup dans le milieu de la création, et arrive l’envie de faire un enfant, d’acter l’histoire. Le fait qu’il y ait l’autre dans le projet me permet de m’y accepter. J’ai du mal à me regarder tout seul et l’autre me permet d’aller plus loin, d’aller explorer mes territoires sombres, comme dans » Ibicus » grâce à Tolstoï..d’aller fouiller ma vase pour atteindre des profondeurs de bassesse que je n’aurais pas pu assumer seul. L’autre vous permet de ne pas vous censurer. « C’est pas moi, c’est lui ! » Et puis d’autres me trahissent, comme Kokor, et c’est ce que j’attends d’eux, qu’ils s’approprient l’histoire et me permettent de m’oublier, comme j’enfile le costume des gens avec lesquels je travaille de manière qu’on oublie les coutures.

Rabaté venu dédicacer son dernier livre chez BD Fugue/Annecy ©Didier Devos
Rabaté venu dédicacer son dernier livre chez BD Fugue/Annecy ©Didier Devos
Vous êtes allé chercher du côté de Morel , vous avez-vous êtes plus jeune que lui ?
Beaucoup, beaucoup…deux ans. Chez les chiens, ça représente pas mal...

Et vous vous êtes aussi retrouvé dans cette reconstitution des années 70 ? Cette ambiance, c’est aussi celle de votre jeunesse.
Oui, absolument. Lui était du côté de Flers, moi à Langeais, tous les deux dans des patelins de cinq mille habitants. J’ai gardé le texte mais je pense que ces années Giscard n’ont pas été les mêmes pour lui que pour moi. Je découvrais la BD et cet album est une sorte de lettre d’amour à ce support. On n’y retrouve pas toutes les BD que j’ai lues mais il y a Pif Gadget..

Et aussi le cinéma.
Ça, c’était dans son texte. J’ai vu « Le mépris » beaucoup plus tard. A l époque, j’avais dû voir « La 7° compagnie » ! Avant d’entrer aux Beaux Arts, je n’avais pas dû voir dix films.

Dans les grafitti, vous placez un « Mireille m’a thieu » Ça m’a fait penser à « Omar m’a tuer. »
C’est l’un des deux anachronismes. Je dois dire que je regrette un truc, j’ai placé l’enseigne Récré à Tifs et juste avant, Ravard, avec qui j’ai bossé sur « La cinquième roue du tracteur », a fait un magasin de coiffure qui s’appelle « Adult Hair ».
On retrouve un petit côté Georges Pérec, « Je me souviens » dans ce livre.
Oui. Pérec me fascine, en particulier pour ce bouquin dans lequel il faisait le portrait des gens à travers les appartements .Il y fait le portrait des gens en creux. C’est formidable quand on fait du cinéma ou de la BD, comme avec ce plan de Hitchcock dans « Fenêtre sur cour » où vous vous construisez le portrait de la personne par la déco, par la bibliothèque. C’est la première chose que je regarde quand je vais chez des gens. Ceux qui ont une déco extrêmement sobre me déroutent. Je suis fasciné par le plein, ou par le vide. Chez moi, il n’y a pas de moyen terme. Je bouche tout, c’est un cabinet de curiosités. Je n’accroche pas de choses que j’ai faites moi-même, mais tout ce qui m’a construit. Ça part dans tous les sens. C’est un peu comme dans ma discothèque. Je suis sûr que chaque personne qui viendra chez moi pourra y trouver quelque chose qu’elle peut détester. Je suis fasciné par la musique jouée faux. J’ai les disques de Foster Jenkins,les quatre disques de Portsmouth Sinfonia, cet orchestre où chaque musicien jouait d’un autre instrument que le sien.

   Dans le livre, vous représentez par moments le personnage en quatre exemplaires de couleurs différentes.
Quand j’ai lu le texte, je me suis dit que l’accouchement serait difficile. Il y avait trop de littérature. Morel travaille tellement bien ses mots, vous vous dites que vous allez en remplacer, et à un moment après cinq pages de lettres d’amour à Isabelle Samain, je me rends compte que le prénom du môme n’a jamais été cité, et il disait « Nous, les hommes. » L’idée est née de dessiner des artefacts colorés quand il est seul pour représenter aussi son paysage intérieur, le diable, la panique, la débandade totale, la colère.

Rassurez-moi, votre livre n’est pas un documentaire sur la reproduction des lapins, comme pourraient le laisser croire certains dessins ?
Non…mon intention est chaque fois de réaliser une BD qui ne soit pas adaptable au cinéma, ou l’inverse.

C’est chaque fois une oeuvre unique, une œuvre d’art.
C’est des gros mots, ça. Ce n’est pas un postulat de départ et ce n’est pas à moi d’en juger. Mais oui, j’ai du mal avec les séries, les gens qui se répètent. J’ai une peur bleue de ne dessiner un jour des arbres que l’écorce. C’est le cœur qui est intéressant .De temps en temps je travaille sur le roseau, ou j’entame le chêne…

Et on arrive à La Fontaine (rires). Vous parliez d’anachronisme. J’ai demandé à François Morel s’il avait des questions à vous poser. Voici la 1°
_ Comment se fait-il qu’un garçon aussi pointilleux que toi ne soit pas gêné par l’utilisation du walkman dans les années 70 ?
C’est une licence poétique.

Vous vous en tirez bien.
Il ne peut pas me reprocher ce qu’il fait tous les jours, de la poésie. Je préférais privilégier le caractère de mon personnage qui parle tout seul et qui n’est pas écouté ; ça me permettait de montrer des ados qui n’écoutent qu’eux. Le moi inverse tout au point que vous n’entendez plus que vous.
2° question de François Morel
_ Que te suggère cette citation de Boris Vian « On rêve de rouler des pelles quand on se prend des râteaux. » ?
Mes parents vendaient les deux. Ils étaient grainetiers. A un certain âge, j’ai pris plus de râteaux que je n’ai roulé de pelles.
Le jardinage est chose difficile.
La fleur de l’amour est difficile à entretenir ( avec une prononciation imitant celle de Yolande Moreau.)

Vous auriez une question à poser à François Morel ?
Une question vaste, « Pourquoi, François ? » (avec autant d’intensité que de tendresse dans la voix).
Avec François, l’histoire est longue ; après une première collaboration, nous ne nous sommes pas perdus de vue. Je l’ai appelé pour qu’il joue dans mon 2° long métrage, il m’a demandé une affiche, l’illustration d’un conte de noël, l’affiche pour le spectacle avec Devos…et , normalement, il est dans mon prochain film qui s’appelle « Les sans dents ».

C’est un hommage à François Hollande ?
Non, ce sont des gens qui vivent en marge, sur une décharge publique, une fable sur les mis de côté. Mais j’ai rediscuté du titre avec mon producteur parce que je ne veux aucune typo dans le film, pas un mot, qu’on puisse le passer n’importe où dans le monde sans qu’il y ait un mot à traduire.
   Dans « Ni à vendre ni à louer », il y avait quand même du scrabble. Je ne voudrais même pas de titre.

Vous testez les limites de la communication et du sens. Des borborygmes en lieu de dialogue, des plans qui se juxtaposent, se croisent, font sens ou non.
En faisant « Ni à vendre ni à louer » je me suis amusé comme un fou. Je ne pensais pas qu’un film sans dialogues compréhensibles marcherait aussi bien. Il s’est très bien vendu dans les pays de l’Est.

Rabaté venu dédicacer son dernier livre chez BD Fugue/Annecy ©Didier Devos
Rabaté venu dédicacer son dernier livre chez BD Fugue/Annecy ©Didier Devos
Ce qui montre qu’il s’accorde bien avec la vodka.
Aussi. Je préfère la vodka au whisky, vous en avez au lave vitre, avec plein de trucs. Avec le cinéma, je recherche une musique qui parle à tout le monde. L’écriture du cinéma français s’uniformise, va vers le naturalisme. Il faut que la poésie reprenne le dessus. Truffaut disait que le passage du noir et blanc à la couleur n’était pas forcément un progrès parce que celle-ci enlève de la distance entre l’objet filmique et le spectateur.

   Je vais de plus en plus au théâtre ou voir des spectacles de danse parce que la frontière y est plus marquée. Il y a une représentation, une mise en perspective alors que le cinéma va de plus en plus vers l’immersion du spectateur, qui est presque pris en otage.

La plus belle machine à produire des effets spéciaux est notre cerveau.
Et c’est le hors champ qui est intéressant. Ou bien des trucs qui ne sont pas utiles, comme cette scène anti narrative mais tellement belle et forte dans « L’humanité » de Dumont. Deux flics sortent de leur voiture devant chez la victime. Ils demandent au père de celle-ci ce qui s’est passé ce jour-là. Plan fixe. Le père se lève et dit « Je suis désolé, je ne peux pas. »Il se barre, les deux flics repartent. Je n’ai jamais vu une douleur aussi forte exprimée avec autant de pudeur et de force. Pas besoin de sortir les tripes.

[ Besoin de changer de regard, d’échelle, de trame, de surprendre débouchent sur l’évocation réciproque de joyeux ratages en matière de cuisine.]

Les plus belles recettes se font avec ce qu’il y a dans le frigo, et les belles créations avec des souvenirs. Elles doivent aussi être complexes. Par exemple, il ne faut pas donner la parole qu’aux victimes, mais aussi aux bourreaux. Si tu ne donnes pas au lecteur la possibilité d’adopter le parcours d’une pourriture, il ne pourra jamais se poser les vraies questions. « Les bienveillantes » de Jonathan Littell ou « La mort est mon métier » de Robert Merle, ces bouquins m’ont perturbé parce qu’on est alors du mauvais côté de la barrière, du côté du méchant, ce qui m’a fait avancer.
 
   Ce qui ressort de cette conversation avec Pascal Rabaté ?

Il est un excellent créateur et testeur de véhicules, de prototypes dans de nombreux domaines.
   Si l’on considère qu’un véhicule est un moyen de transmission ou/et de transport, le langage, l’absence de langage articulé, les émotions, les sentiments, les souvenirs sont des véhicules tout autant que ces petites voitures sans permis qu’affectionne Pascal Rabaté et qui traversent la vie et les écrans à leur rythme. Dans une autre temporalité.
 
 
 
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Paul Rassat
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